Du cacao à la souveraineté économique, de l’intégrité dans la gestion publique à l’intégration régionale, l’héritage de Thomas Sankara interpelle directement la Côte d’Ivoire. Près de quarante ans après son assassinat, une question demeure : comment transformer nos richesses en prospérité pour nos populations ?

Il est des hommes dont la disparition ne met pas fin au débat qu’ils ont ouvert. Thomas Isidore Noël Sankara, ancien président du Burkina Faso, est de ceux-là. Assassiné le 15 octobre 1987, à l’âge de 37 ans, il défendait une Afrique capable de décider de son avenir, de mobiliser ses propres ressources et de placer l’intérêt collectif au cœur de l’action publique.
Son combat dépasse aujourd’hui les frontières du Burkina Faso. Il concerne aussi la Côte d’Ivoire, puissance agricole d’Afrique de l’Ouest, acteur majeur de la filière mondiale du cacao et partenaire incontournable de l’intégration régionale.
Pour les Ivoiriens, l’héritage sankariste n’est donc pas seulement une page d’histoire africaine. Il constitue une invitation à interroger notre modèle de développement, nos relations économiques et la manière dont nous utilisons les richesses nationales.
Le cacao ivoirien, symbole d’un défi panafricain
La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de fèves de cacao. Pourtant, la question essentielle n’est pas uniquement de savoir combien de tonnes le pays produit, mais quelle part de la valeur créée profite réellement aux producteurs, aux travailleurs, aux entreprises locales et à l’économie nationale.

La transformation locale progresse : selon le diagnostic du Plan national de développement 2026-2030, la part des fèves transformées est passée à environ 42 % durant la campagne 2023-2024. L’enjeu reste de renforcer cette capacité industrielle et les retombées économiques pour le pays.
C’est ici que la pensée de Sankara prend tout son sens. Produire ne suffit pas. Il faut transformer, industrialiser, créer des emplois et conserver davantage de valeur sur le continent.
Le même raisonnement s’applique à l’anacarde, au café, à l’hévéa et aux ressources minières. La souveraineté économique commence lorsque les pays africains ne se contentent plus d’exporter leurs matières premières, mais développent les compétences, les technologies et les industries nécessaires pour en tirer davantage de bénéfices.

La question sankariste adressée à la Côte d’Ivoire pourrait ainsi être formulée simplement : comment faire de nos richesses agricoles un véritable levier de prospérité populaire ?
Côte d’Ivoire-Ghana : l’unité comme instrument de négociation
Le panafricanisme ne signifie pas que chaque pays doit agir seul au nom de sa souveraineté. Il suppose, au contraire, que les États africains apprennent à unir leurs forces lorsqu’ils partagent des intérêts stratégiques.
La coopération entre la Côte d’Ivoire et le Ghana dans la filière cacao en fournit une illustration concrète. En tant que grands pays producteurs, ils ont intérêt à coordonner leurs efforts, à renforcer leur capacité de négociation sur les marchés internationaux et à promouvoir la transformation locale.
En 2025, des travaux conduits avec la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, l’Union africaine et la CEDEAO ont notamment porté sur les chaînes de valeur transfrontalières du cacao et du riz entre les deux pays.

Cette coopération correspond à une idée centrale du panafricanisme : aucun pays africain ne peut durablement défendre seul tous ses intérêts dans une économie mondiale marquée par des rapports de force.
Pourquoi ne pas aller plus loin ? Développer des capacités industrielles complémentaires, encourager les entreprises ivoiriennes et ghanéennes à investir ensemble, soutenir la recherche agronomique et promouvoir davantage les produits transformés africains sur les marchés du continent.
L’ambition ne devrait pas être uniquement de vendre davantage à l’extérieur, mais aussi de construire un marché africain capable d’absorber une part croissante de sa propre production.
La souveraineté commence aussi dans la gestion de l’État
Thomas Sankara reste associé à une exigence de sobriété dans l’exercice du pouvoir. Il dénonçait les privilèges excessifs et défendait une gestion des ressources publiques orientée vers les besoins de la population.
Pour la Côte d’Ivoire, cette dimension de son héritage ouvre un débat essentiel : quelle place accordons-nous à l’exemplarité, à la transparence et à la responsabilité dans la gestion des biens publics ?
La souveraineté économique ne dépend pas seulement des accords commerciaux, des investissements ou des ressources naturelles. Elle dépend également de la qualité des institutions, de l’utilisation des recettes publiques et de la capacité des citoyens à demander des comptes à leurs dirigeants.
Chaque ressource mobilisée au nom de l’intérêt général doit produire un bénéfice collectif identifiable. L’éducation, la santé, l’emploi des jeunes, les infrastructures rurales et le soutien aux producteurs doivent demeurer au centre des priorités publiques.
Le message est exigeant : on ne peut réclamer aux populations des efforts au nom du développement sans imposer aux responsables publics une discipline comparable dans la gestion des ressources collectives.
Une Afrique de l’Ouest qui coopère au-delà des frontières
L’ancrage ivoirien du panafricanisme se joue également dans les relations avec les pays voisins, notamment au sein de la CEDEAO et dans la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Pour les entrepreneurs ivoiriens, les commerçants, les agriculteurs et les jeunes diplômés, l’intégration africaine doit pouvoir se traduire par des débouchés supplémentaires, des partenariats productifs et une circulation plus fluide des biens et des compétences.
La Côte d’Ivoire travaille à la mise en œuvre de la ZLECAf, avec l’objectif de mieux préparer ses entreprises à accéder au marché continental. Mais les résultats dépendront notamment de la compétitivité des entreprises locales, de la qualité des infrastructures et de la réduction des obstacles aux échanges.
Le panafricanisme ne doit donc pas être un discours abstrait réservé aux sommets politiques. Il doit se mesurer à sa capacité à rapprocher les peuples, à renforcer les économies et à améliorer concrètement les conditions de vie.
Sankara, une inspiration à conjuguer avec les libertés
L’héritage de Thomas Sankara ne doit toutefois pas être idéalisé. Son gouvernement a engagé des réformes sociales importantes, mais il a aussi été critiqué pour des atteintes aux libertés politiques et des abus commis par certains organes révolutionnaires.
Cette réalité rappelle qu’une souveraineté véritable doit également protéger les droits des citoyens. L’indépendance économique, la justice sociale et l’intégrité publique ne peuvent être dissociées du respect des libertés fondamentales.
Pour la Côte d’Ivoire comme pour les autres pays africains, l’enjeu est de construire un panafricanisme qui conjugue autonomie stratégique, coopération régionale, développement économique et institutions responsables.
Il ne s’agit pas de reproduire les politiques des années 1980, mais de tirer de cette expérience des principes adaptés aux défis contemporains.
Le défi ivoirien : faire de la richesse une prospérité partagée
Près de quarante ans après la mort de Sankara, la Côte d’Ivoire dispose de possibilités importantes pour approfondir son industrialisation, renforcer ses entreprises nationales et jouer un rôle moteur dans l’intégration économique africaine.
Mais cette ambition exige des choix : transformer davantage les matières premières, soutenir les producteurs, investir dans les compétences locales, développer le commerce intra-africain et veiller à ce que les fruits de la croissance bénéficient plus largement à la population.
La véritable souveraineté ne se mesure pas uniquement aux discours d’indépendance. Elle se mesure à la capacité d’un pays à nourrir sa population, à offrir des perspectives à sa jeunesse, à créer de la valeur sur son territoire et à défendre ses intérêts sans renoncer à des partenariats équilibrés.
Pour la Côte d’Ivoire, faire vivre l’héritage de Thomas Sankara, ce n’est pas simplement célébrer une figure du passé. C’est poser, avec lucidité, la question de notre avenir collectif : voulons-nous demeurer principalement des producteurs de richesses pour les marchés extérieurs, ou devenir davantage des acteurs de leur transformation et de leur valorisation au bénéfice des Africains ?
Le panafricanisme commence peut-être là : dans la volonté de transformer nos solidarités en projets économiques, nos ressources en opportunités et notre indépendance politique en progrès concret pour nos peuples.
Sacré Abel
Nasopresse.com