CÔTE D’IVOIRE / DÉCLARATION : ANARCHIE URBAINE À ABIDJAN / Edmond Clégbaza : « Il est temps d’oser la transformation d’Abidjan »

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Abidjan, vitrine économique de la Côte d’Ivoire et porte d’entrée de l’Afrique de l’Ouest, mérite mieux que le spectacle urbain auquel nous assistons aujourd’hui. Malgré les efforts de modernisation engagés ces dernières années, force est de constater que notre capitale économique demeure confrontée à une anarchie urbaine préoccupante, conséquence directe du non-respect du plan directeur d’urbanisation et d’une croissance démographique insuffisamment maîtrisée.

Partout, les signes de ce désordre sont visibles : constructions anarchiques, occupations irrégulières de l’espace public, trottoirs transformés en marchés permanents, rues envahies par les déchets, réseaux d’assainissement défaillants, embouteillages chroniques, pollution visuelle grandissante et multiplication des immeubles construits sans respect rigoureux des normes techniques. Les effondrements d’immeubles enregistrés ces dernières années ne sont pas de simples accidents ; ils constituent le symptôme d’un mal plus profond qui menace la sécurité des populations et l’image de notre métropole.

Cette situation engendre des conséquences économiques, sociales et environnementales considérables. Une ville désordonnée est une ville moins attractive pour les investisseurs, moins accueillante pour les touristes et moins agréable à vivre pour ses habitants. Comment prétendre rivaliser avec les grandes métropoles africaines et mondiales lorsque l’espace urbain semble parfois livré à lui-même ?

Le temps est venu d’engager une réflexion courageuse sur l’avenir d’Abidjan. Les grandes nations qui ont réussi leur transformation urbaine n’ont pas hésité à mener des opérations ambitieuses de rénovation. La France, le Maroc, la Chine ou encore plusieurs pays du Golfe ont profondément restructuré des quartiers entiers afin d’offrir à leurs populations des cadres de vie modernes, harmonieux et fonctionnels.

Pour Abidjan, cela pourrait passer par un vaste programme de renouvellement urbain des quartiers les plus vétustes du cœur de la ville. Toutefois, une telle démarche ne saurait se faire au détriment des populations concernées.

Avant toute opération de réaménagement, l’État devrait construire de nouvelles cités modernes en périphérie, dotées d’équipements collectifs, de transports performants, d’écoles, de centres de santé et de logements accessibles. Les habitants pourraient alors être relogés dans des appartements modernes ou des habitations répondant aux standards contemporains de confort et de sécurité.

Parallèlement, il conviendrait de promouvoir une architecture innovante et harmonieuse, capable de donner à Abidjan une identité visuelle forte. De nouveaux quartiers résidentiels, des espaces verts, des promenades urbaines, des infrastructures modernes et des bâtiments à l’esthétique soignée pourraient transformer durablement le visage du Grand Abidjan.

L’objectif n’est pas de détruire pour détruire, mais de reconstruire intelligemment. L’objectif n’est pas d’effacer l’histoire des quartiers populaires, mais de leur offrir un avenir meilleur. Une ville moderne ne se résume pas à quelques gratte-ciel. Elle repose sur une cohérence urbaine, une qualité de vie, un environnement sain et une vision à long terme.

Cependant, cette transformation ne pourra voir le jour sans une volonté politique forte et constante. À défaut, Abidjan risque de devenir l’otage d’intérêts privés qui ne poursuivent qu’une logique de rentabilité immédiate. Déjà, dans plusieurs communes, des opérateurs immobiliers s’accaparent des pans entiers de quartiers, bouleversant l’équilibre urbain, dénaturant l’environnement et remplaçant progressivement les espaces de vie par des forêts de béton et d’acier.

Ces tours, souvent destinées à une clientèle privilégiée ou à des investisseurs spéculatifs, demeurent parfois partiellement inoccupées tandis que la majorité des citoyens peine à accéder à un logement décent. Cette urbanisation déconnectée des réalités sociales contribue à déshumaniser la ville, à accentuer la pression foncière et à provoquer une flambée continue des loyers. Le risque est grand de voir émerger une ville à deux vitesses : une ville de luxe pour quelques-uns et une ville de survie pour le plus grand nombre.

Le gouvernement doit donc reprendre l’initiative en matière de politique de l’habitat. Il est temps de renouer avec l’ambition sociale qui a marqué les grandes années de construction nationale. Dans les années 1970, de nombreux fonctionnaires ivoiriens pouvaient accéder à la propriété grâce à des mécanismes de location-vente adaptés à leurs revenus. Cette politique volontariste avait permis à des milliers de familles de bâtir un patrimoine et d’envisager l’avenir avec confiance.

Aujourd’hui, force est de constater que le modèle actuel des logements sociaux peine à répondre aux attentes. Pour beaucoup de ménages, les conditions d’accès demeurent inadaptées et les coûts restent hors de portée. Ce qui devait constituer une réponse à la crise du logement apparaît trop souvent, dans la pratique, comme un miroir aux alouettes.

La Côte d’Ivoire doit se doter d’une véritable politique nationale du logement fondée sur l’accessibilité, la mixité sociale et l’aspiration légitime de chaque citoyen à devenir propriétaire. Une ville moderne ne peut être bâtie contre ses habitants ; elle doit être construite avec eux et pour eux.

Abidjan a les moyens de devenir l’une des plus belles métropoles du continent. Mais cela exige du courage politique, de la planification, de la rigueur dans l’application des règles d’urbanisme et une véritable volonté de placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.

L’heure n’est plus aux demi-mesures. Il est temps d’imaginer et de construire l’Abidjan du XXIe siècle : une ville propre, moderne, sûre, harmonieuse, attractive et accessible à tous, une ville où le progrès urbain rime avec justice sociale, et où le développement profite à l’ensemble des citoyens.

Edmond Clégbaza
Président de l’ONG Chaîne d’Espoir