Côte d’Ivoire / Evariste Appia : « Le dépistage différencié permet d’aller vers les populations éloignées des services classiques »

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Lutte contre le VIH/Sida – En Côte d’Ivoire, le dépistage différencié constitue une approche de proximité visant à faciliter l’accès au dépistage du VIH, notamment pour les populations qui fréquentent peu les structures sanitaires. Autotests, interventions communautaires, accompagnement vers les soins et difficultés de financement : Evariste Appia, responsable d’un centre DIC au sein d’une ONG engagée dans la lutte contre les infections sexuellement transmissibles (IST) et le VIH/Sida, explique les mécanismes de cette stratégie et les défis auxquels les acteurs de terrain sont confrontés.

Evariste Appia en chemise bleue carrelée entouré de ses collaborateurs. Photo: Sacré Abel

« Nous intervenons auprès des populations hautement vulnérables »

Vous êtes responsable d’un centre DIC (Drop in center – Centre de convivialité). Pouvez-vous présenter votre organisation et préciser depuis quand vous intervenez dans la lutte contre le VIH/Sida ?

Je suis Evariste Appia, responsable du centre DIC de notre organisation. Notre ONG existe depuis le 5 juillet 2003 et intervient dans la lutte contre les infections sexuellement transmissibles (IST) et le VIH/Sida auprès des populations hautement vulnérables. Il faut préciser que notre centre offre les services de dépistage et effectue le suivi en fonction du résultat obtenu.

En ce qui concerne particulièrement le dépistage différencié, nous avons commencé cette activité en 2025, vraisemblablement au cours du deuxième trimestre (Mai 2025)

Qu’entend-on par dépistage différencié du VIH et en quoi cette approche se distingue-t-elle du dépistage classique ?

Le dépistage différencié consiste à adapter les modalités de dépistage aux besoins des personnes, sans les obliger à se rendre systématiquement dans une structure sanitaire. Il permet notamment de proposer des services en milieu communautaire, avec l’accompagnement d’agents formés.

Nous avons d’abord distribué des autotests buccaux. Au moment de leur dispensation, nous expliquons aux bénéficiaires comment les utiliser et combien de temps attendre avant de lire le résultat.

En 2025, nous avons également commencé à utiliser des autotests sanguins. Nous montrons alors à la personne comment procéder, depuis l’ouverture du kit jusqu’à la lecture du résultat, en passant par le prélèvement au bout du doigt.

L’accompagnement peut être assuré par un agent communautaire, un assistant social ou un professionnel de santé. Cette approche offre ainsi davantage de possibilités aux personnes qui ne fréquentent pas facilement les structures sanitaires.

« Tout commence par la sensibilisation et le consentement »

Quelles sont les populations prioritairement ciblées par cette stratégie en Côte d’Ivoire ?

Nos activités s’adressent principalement aux populations hautement vulnérables. Il s’agit notamment des hommes ayant des rapports sexuels avec des personnes de même sexe, des personnes issues de la communauté LGBT, des travailleuses et travailleurs du sexe, des personnes qui consomment des drogues, notamment par injection, ainsi que des personnes transgenres.

Ces populations peuvent rencontrer des obstacles particuliers dans l’accès aux services de santé. Il est donc important de proposer des approches adaptées à leurs réalités, qui garantissent la confidentialité et favorisent une relation de confiance avec les prestataires.

Comment organisez-vous concrètement le dépistage en milieu communautaire ?

Orélien Kouassi membre de l’ONG ARC-EN-CIEL PLUS et conseiller communautaire, explique que le travail commence par la sensibilisation.

« Tout commence par une sensibilisation. C’est vraiment important pour obtenir le consentement de la personne. Sans son consentement, nous ne pouvons pas procéder au dépistage », souligne-t-il.

Avant d’intervenir sur le terrain, les équipes réalisent également une cartographie afin de repérer les lieux fréquentés par les populations ciblées. Cette démarche leur permet de planifier leurs activités et d’identifier les endroits où proposer les services.

Les contacts peuvent être établis par l’intermédiaire de sites de rencontre ou directement sur les lieux identifiés. Les agents organisent ensuite les échanges et, lorsque cela est nécessaire, prennent rendez-vous avec les personnes concernées.

La confidentialité demeure une priorité. Les équipes recherchent un cadre discret pour proposer le dépistage dans des conditions respectueuses de la dignité des bénéficiaires.

Autotests et accompagnement : rapprocher le dépistage des bénéficiaires.

Comment les autotests contribuent-ils à atteindre les personnes éloignées des services classiques ?

Certaines personnes ne fréquentent pas spontanément les centres de santé. D’autres préfèrent passer par des intermédiaires ou bénéficier d’un accompagnement dans un environnement où elles se sentent en confiance.

La distribution des autotests permet de rapprocher le dépistage de ces personnes. Les bénéficiaires peuvent utiliser les kits ou les remettre à d’autres personnes susceptibles d’en avoir besoin. Lorsqu’ils reviennent vers nous, nous pouvons les conseiller et les orienter vers les services appropriés.

Nous pouvons également organiser des interventions de proximité pour les personnes qui rencontrent des difficultés à se déplacer, selon les moyens disponibles.

Cette stratégie constitue donc une possibilité supplémentaire pour élargir l’accès au dépistage.

Que se passe-t-il lorsqu’un autotest donne un résultat réactif ou qu’une personne est déclarée séropositive ?

Lorsqu’un autotest donne un résultat réactif, la personne doit être orientée vers une structure sanitaire pour effectuer les examens de confirmation nécessaires. Si l’infection par le VIH est confirmée, nous facilitons son orientation vers une structure de prise en charge.

En fonction de son lieu d’habitation, plusieurs centres de santé peuvent lui être proposés afin qu’elle choisisse celui où elle se sent le plus à l’aise.

Notre rôle ne s’arrête pas à cette orientation. Les agents communautaires peuvent rester disponibles pour répondre aux questions, rassurer les bénéficiaires et les accompagner dans leur parcours de soins. Il est essentiel que les personnes dépistées ne soient pas abandonnées après cette première étape.

Des résultats à documenter davantage

Disposez-vous de données chiffrées permettant de mesurer l’efficacité du dépistage différencié ?

Il est important de disposer de données précises pour évaluer les résultats de cette stratégie. Il faudrait notamment connaître le nombre d’autotests distribués, le nombre de personnes dépistées, le nombre de résultats réactifs et celui des bénéficiaires effectivement orientés vers les structures de prise en charge (Sur la période de Mai à Juin 2025 nous avons distribués 50 autotests sanguins sous assistance médicale/agent communautaire – 8 déclarés positifs – Les 8 ont été enrôlés dans notre DIC et y sont suivis).

Ces indicateurs permettraient de mieux apprécier la contribution du dépistage différencié à l’identification des personnes vivant avec le VIH et à leur accès aux soins.

Le financement, principal défi des acteurs de terrain.

Quelles difficultés limitent aujourd’hui le développement du dépistage différencié ?

La principale difficulté est financière. Lorsque les ressources diminuent, les activités de terrain sont directement affectées. Il devient difficile de mobiliser suffisamment de personnel et d’assurer un accompagnement régulier des bénéficiaires.

Notre structure disposait auparavant d’un médecin, d’un infirmier et de deux agents communautaires. Aujourd’hui, les deux agents communautaires et le médecin ne sont plus là. Notre équipe est réduite à 4 acteurs (DIC Manager, Infirmier, Assistante et Psychologue) Nous avons également perdu l’appui d’une assistante sociale et d’une psychologue qui sont reste en poste parmi les professionnels cités.

Cette situation complique considérablement notre travail. Le dépistage différencié repose sur la proximité, la disponibilité des équipes et la capacité à accompagner les personnes jusqu’à leur prise en charge.

La suspension de certains financements liés à l’USAID a également perturbé plusieurs activités de lutte contre le VIH, notamment celles qui dépendaient de ces ressources pour le fonctionnement des services, les prélèvements et l’acheminement des échantillons au laboratoire.

Qui prend en charge les coûts des interventions communautaires et des déplacements ?

Ces activités nécessitent des moyens financiers, notamment pour les déplacements et la mobilisation du personnel. Dans notre structure, les frais liés aux interventions sont pris en charge par l’organisation, et non par les personnes dépistées.

La disponibilité des ressources conditionne donc notre capacité à poursuivre les activités et à atteindre les bénéficiaires.

« Il faut garantir un financement durable »

Quelles recommandations formulez-vous aux autorités sanitaires, aux partenaires techniques et financiers et aux médias pour renforcer le dépistage différencié ?

Il est indispensable de garantir un financement durable des activités et de préserver les équipes communautaires. Les autorités sanitaires et les partenaires techniques et financiers doivent soutenir les dispositifs qui rapprochent les services des populations et assurent la continuité entre le dépistage, la confirmation du résultat et la prise en charge.

Les médias ont également un rôle important à jouer dans la sensibilisation, la diffusion d’informations fiables et la lutte contre la stigmatisation. Il faut encourager les populations à connaître leur statut sérologique et à accéder aux services de santé sans crainte de discrimination et de stigmatisation.

Le dépistage différencié est un moyen de rapprocher les services des personnes qui en ont besoin. Pour qu’il contribue pleinement à la réduction des nouvelles infections et à l’objectif de mettre fin à l’épidémie de VIH comme menace de santé publique, il faut lui donner les moyens humains, techniques et financiers nécessaires.

Sacré Abel

Nasopresse.com