Côte d’Ivoire / PDCI-RDA / Une conférence-débat dresse un réquisitoire contre la gouvernance Ouattara

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Le mardi 30 septembre 2025, la Maison du PDCI-RDA à Cocody a vibré au rythme d’une rencontre intellectuelle d’un genre particulier. Pour sa première édition, la conférence-débat du PDCI-RDA a réuni six figures du monde juridique, économique, médical, académique et historique autour d’un objectif : passer au crible la gouvernance démocratique et le bilan socio-économique du président Alassane Ouattara. L’exercice, loin des discours partisans classiques, s’est voulu une lecture critique, argumentée et multidimensionnelle, offrant à l’opinion publique des clés d’analyse inédites.

L’un des thèmes centraux abordés par les conférenciers fut la crise de l’État de droit en Côte d’Ivoire. Pour Me Blessy Chrysostome, avocat et Secrétaire Exécutif en charge des élections et de la veille juridique au PDCI, le constat est sans appel : « Nos institutions sont devenues des coquilles vides ». Selon lui, la Constitution, censée être la norme suprême et le garant des droits fondamentaux, est régulièrement bafouée, ses mécanismes neutralisés par un pouvoir exécutif « omniprésent ».

Les propos ont été illustrés par des anecdotes glaçantes. Me Adjé Luc, ancien bâtonnier, a rapporté la confidence d’un ancien président de tribunal qui lui aurait avoué : « Ma fonction n’était pas judiciaire, mais politique ». Une phrase qui résume, selon lui, l’instrumentalisation de la justice à des fins de contrôle politique et de répression. Dans cette logique, manifestations interdites, arrestations arbitraires, intimidations policières et enlèvements d’opposants deviennent le quotidien. « L’État ne détient plus seul le monopole de la violence légitime, il l’externalise à des civils armés », a renchéri un autre intervenant, dénonçant une dérive sécuritaire préoccupante.

De cette analyse est ressorti un plaidoyer clair : refuser à tout prix un nouveau mandat présidentiel à Alassane Ouattara. Pour les intervenants, un tel scénario consacrerait la fin des contre-pouvoirs et plongerait la Côte d’Ivoire dans un cycle autoritaire aux conséquences « fatales pour l’avenir du pays ».

Si la Côte d’Ivoire est régulièrement citée comme un exemple de performance économique en Afrique de l’Ouest, avec une croissance avoisinant les 7 %, les conférenciers ont renversé cette lecture. Pour l’économiste Kouassi Kouamé, ingénieur statisticien, il s’agit d’une « croissance appauvrissante » : les richesses créées ne profitent pas à la majorité. « Le pays brille dans les chiffres, mais les ménages s’appauvrissent dans les faits », a-t-il résumé.

L’ancienne ministre et professeure titulaire de médecine, Pr Thérèse N’Dri-Yoman, a tiré la sonnette d’alarme : « Nos hôpitaux sont de véritables coquilles vides ». Elle cite en exemple la répartition budgétaire : sur 100 milliards destinés au secteur, près de 80 % sont absorbés par le fonctionnement et la construction, ne laissant qu’une part infime aux équipements médicaux. Résultat : une médecine à deux vitesses, où seuls ceux qui en ont les moyens accèdent à des soins de qualité. La mortalité maternelle reste dramatique (350 décès pour 100 000 naissances vivantes), des maladies comme la rougeole réapparaissent, et les médecins sont concentrés à Abidjan, laissant des zones rurales entières à l’abandon.

Le constat n’est guère plus reluisant pour l’éducation. L’historien et banquier Baroan Joël a décrit un système « davantage préoccupé par la gestion des flux que par la transmission de savoirs ». Résultat : des enfants incapables de lire un texte simple à la fin du primaire, un taux de réussite au baccalauréat qui peine à franchir les 40 % et des inégalités criantes entre zones rurales et urbaines. « Le passage automatique est devenu la règle, la qualité une exception », a-t-il déploré.

La question de l’emploi a traversé toutes les interventions. Dr Anga Jean-Marc, planteur et docteur en sciences agronomiques, a mis en garde : « Nous formons une jeunesse à qui nous n’offrons que le chômage et l’informel ». Ce chômage massif pousse de nombreux jeunes à envisager l’émigration clandestine comme unique issue. « Quand un pays en arrive à voir ses meilleurs talents fuir au péril de leur vie, c’est un signal rouge pour ses dirigeants », a martelé le conférencier.

En filigrane, tous les intervenants ont remis en cause la philosophie même du développement menée par le régime. Pour eux, l’accent mis sur les infrastructures physiques (ponts, routes, échangeurs) traduit une vision « de façade », qui ne répond pas à la finalité véritable des politiques publiques : l’amélioration de la qualité de vie des citoyens.

Au terme de près de trois heures de débats, le message est clair : la Côte d’Ivoire traverse une crise démocratique et sociale profonde, masquée par des chiffres économiques séduisants. Les attentes des populations, elles, sont simples : des élections crédibles, des institutions impartiales, des services sociaux de qualité et des emplois décents. En lançant cette première édition de sa conférence-débat, le PDCI-RDA semble vouloir se positionner comme une force de réflexion et de proposition, au-delà de la seule opposition politique, en se plaçant sur le terrain des idées et du diagnostic critique. Reste à savoir si ce réquisitoire trouvera un écho auprès des décideurs actuels et des électeurs de demain.

Moussa Camara

Nasopresse.com