CÔTE D’IVOIRE / DÉCLARATION /Affaire « Rita Djédjé » / Edmond Clégbaza : « Quand la présence des représentants de l’État devient une caution morale pour des opérations douteuses »

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L’autorité de l’État ne doit jamais servir de paravent aux marchands d’illusions !

L’affaire dite « Rita Djédjé » n’a décidément pas fini de livrer ses révélations et de susciter des interrogations.

Depuis l’éclatement de ce scandale immobilier présumé, les réseaux sociaux sont devenus le théâtre d’un véritable déballage. Entre vidéos de mea culpa, tentatives de justification, déclarations contradictoires et séquences pour le moins embarrassantes, chaque jour apporte son lot de révélations.

Mais au-delà des accusations, des sommes évoquées et des économies que de nombreuses victimes affirment avoir perdues, certaines images soulèvent une question autrement plus préoccupante : quel rôle jouent nos autorités administratives dans la crédibilisation d’opérations privées dont la transparence n’a pas été préalablement établie ?

Parmi les vidéos qui circulent, certaines montrent des préfets et des sous-préfets prenant part à des cérémonies de lancement des activités de l’entreprise associée à Rita Djédjé. On les y apercevrait, selon les séquences diffusées, applaudissant des discours et assistant, dans une atmosphère festive, à des prestations artistiques.

À première vue, rien de bien extraordinaire. Après tout, une autorité administrative peut parfaitement être invitée à une cérémonie publique. Mais lorsqu’une entreprise se retrouve au cœur de graves accusations d’escroquerie, la présence de représentants de l’État à ses manifestations prend une tout autre dimension.
Et c’est précisément là que le bât blesse !

Que faisaient ces représentants de l’État à ces cérémonies ? À quel titre y participaient-ils ? Quelles vérifications avaient été effectuées avant leur présence ?
Étaient-ils informés de la nature exacte des activités de cette entreprise ? Avaient-ils connaissance d’éventuelles irrégularités ? Si tel était le cas, leur présence soulèvent de graves questions de responsabilité.

Dans le cas contraire, une autre interrogation demeure : comment des autorités investies d’une mission de surveillance administrative et de préservation de l’ordre public peuvent-elles associer leur image institutionnelle à des activités privées sans s’assurer préalablement de leur régularité ?

Nous ne prétendons pas que ces autorités étaient complices de quelque infraction que ce soit. Une photographie, une vidéo ou une participation à une cérémonie ne suffisent pas à établir une culpabilité. Mais elles justifient, à tout le moins, des explications lorsque des soupçons aussi sérieux apparaissent.

Car un préfet n’est pas un simple spectateur de la vie publique. Un sous-préfet n’est pas un figurant que l’on invite pour garnir une tribune officielle. Ce sont des représentants de l’État, investis d’une autorité et d’une responsabilité qui dépassent largement leur personne.

Ils disposent, dans le cadre de leurs attributions et des procédures légales, de possibilités de coordination et de recueil d’informations auprès des services compétents, notamment les forces de sécurité et les autorités locales et traditionnelles.

L’autorité administrative ne saurait donc se réduire à couper des rubans, prononcer des discours, occuper les premiers rangs et applaudir à tout rompre. Elle exige du discernement, de la vigilance et, surtout, un sens élevé de la responsabilité.

Le plus préoccupant est que cette situation rappelle de fâcheux précédents. L’on se souvient notamment de l’affaire dite du « faux général », au cours de laquelle un individu présenté comme un haut gradé aurait bénéficié d’accueils officiels avant que son imposture présumée ne soit révélée.

Là encore, la question fondamentale était celle de la vérification des identités, des qualités et des titres de ceux auxquels certaines autorités accordent les honneurs de la République.

Faudra-t-il attendre chaque fois qu’un scandale éclate pour découvrir que des individus ont pu se prévaloir de leur proximité apparente avec l’administration afin d’inspirer confiance à des citoyens ?

À force de transformer la présence des autorités en argument de respectabilité, nous risquons de faire de l’État, malgré lui, le meilleur agent publicitaire des opérations les plus contestables.
Et c’est là un danger majeur !

Car dans l’esprit de nombreux citoyens, lorsqu’un préfet ou un sous-préfet assiste officiellement à une cérémonie, cette présence peut être interprétée comme un signe de reconnaissance, voire comme une garantie implicite de sérieux.

Le citoyen ordinaire se dit alors : « Si les autorités sont présentes, c’est que tout est en règle ! »

Et c’est précisément sur cette confusion que peuvent prospérer certains opérateurs indélicats.
On ne peut pas demander aux populations de faire preuve de vigilance tout en laissant se développer des situations où l’apparence de la caution administrative risque d’endormir cette même vigilance.

L’État ne peut pas appeler les citoyens à la prudence d’une main et laisser son prestige être utilisé, de l’autre, comme un certificat de confiance commerciale.

La République n’est pas une agence de communication. La fonction préfectorale n’est pas un instrument de promotion immobilière. Et l’image du président de la République, dont les préfets assurent la représentation territoriale dans le cadre de leurs fonctions, ne saurait être associée à des initiatives dont la légalité et la crédibilité soulèvent des interrogations.

C’est pourquoi l’ONG Chaîne d’Espoir estime qu’il est urgent de tirer toutes les conséquences institutionnelles de cette affaire, sans préjuger des responsabilités individuelles que seules des investigations sérieuses permettront d’établir.

Nous en appelons solennellement au ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, afin que toute la lumière soit faite sur les conditions dans lesquelles des représentants de l’administration auraient participé aux manifestations organisées par l’entreprise mise en cause.

Nous demandons notamment que soient clarifiés le caractère officiel ou privé de ces participations, les vérifications éventuellement effectuées en amont et les circonstances dans lesquelles l’image de l’administration a pu être associée à ces activités.

Nous appelons également à l’adoption de règles de vigilance plus rigoureuses concernant la participation des préfets, sous-préfets et autres responsables administratifs aux manifestations promotionnelles d’entreprises privées, particulièrement dans les secteurs sensibles comme l’immobilier, l’épargne et les investissements financiers.

Enfin, nous en appelons au président de la République, garant du bon fonctionnement des institutions, afin que soient renforcées les exigences de probité, de discernement et de responsabilité qui doivent accompagner l’exercice de l’autorité de l’État.

Il ne s’agit nullement de jeter l’opprobre sur l’ensemble du corps préfectoral, qui compte de nombreux serviteurs dévoués et exemplaires. Il s’agit de rappeler qu’une fonction aussi prestigieuse ne saurait s’accommoder de certaines imprudences, surtout lorsque celles-ci peuvent contribuer, même involontairement, à induire les populations en erreur.

Derrière les scandales immobiliers, il n’y a pas seulement des chiffres, des contrats et des procédures judiciaires. Il y a des vies brisées, des familles désemparées, des retraités dépouillés de leurs économies et des compatriotes de la diaspora qui ont parfois consacré plusieurs décennies de travail à l’espoir de posséder un toit dans leur pays.

Pour ces victimes, ce ne sont pas simplement des parcelles qui s’envolent. Ce sont des années de sacrifices, des projets familiaux et parfois les rêves de toute une vie qui s’effondrent.

Voilà pourquoi nous refusons que la légèreté, lorsqu’elle est établie, soit banalisée au sommet de nos administrations territoriales.
Nous refusons que le prestige de la République puisse devenir un argument commercial entre les mains de personnes peu scrupuleuses.
Nous refusons surtout que nos concitoyens continuent de payer, au prix fort, les conséquences d’un déficit de vigilance institutionnelle.

Que les choses soient donc claires : la présence d’un préfet ne vaut pas agrément. Les applaudissements d’un sous-préfet ne valent pas autorisation administrative. Et une photographie aux côtés d’une autorité publique ne constitue ni un titre de propriété, ni une garantie de solvabilité, encore moins un certificat de probité !

À nos concitoyens, nous lançons cet appel. Avant tout investissement immobilier, exigez les documents légaux, vérifiez leur authenticité auprès des administrations compétentes et sollicitez, au besoin, les conseils d’un notaire ou d’un professionnel habilité.

Aux autorités administratives, nous adressons cette exhortation. Vous représentez l’État, pas les intérêts commerciaux de ceux qui vous invitent. Votre présence engage une image, votre parole porte une autorité et votre fonction impose un devoir permanent de vigilance.

La République mérite mieux que des cérémonies prestigieuses suivies de scandales retentissants.
Elle mérite des institutions respectées, des autorités responsables et des citoyens protégés.

Car, au bout du compte, quand l’autorité publique prête involontairement son prestige à une opération douteuse, ce n’est pas seulement la confiance des victimes qui est ébranlée. C’est celle de toute une nation envers ses institutions.
Et cette confiance-là n’a pas de prix !

Edmond CLÉGBAZA
Président de l’ONG Chaîne d’Espoir