Côte d’Ivoire / Les dockers montent au créneau contre l’inaction gouvernementale – Cinq ans d’attente pour un décret toujours inappliqué

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Lors d’une conférence de presse tenue ce lundi 23 février 2026 à la salle des réunions des dockers, l’Union des Dockers Solidaires (USDS) a dénoncé avec force la non-application du décret 2019-102, adoptée il y a cinq ans. Le porte-parole de l’USDS, Guigrehi Aklegbou Pierre, a lancé un appel pressant au gouvernement et aux employeurs portuaires pour que cesse cette situation jugée inacceptable.

Reconnu comme une première en Afrique subsaharienne, le décret 2019-102 du 30 janvier 2019 avait promis des avancées majeures aux dockers : l’accès au contrat à durée indéterminée (CDI) et la création d’un fonds de solidarité. Malgré son adoption par le Conseil des ministres et sa publication au Journal officiel le 20 mai 2019, ce texte reste lettre morte. Les syndicats reprochent au gouvernement et aux ports d’Abidjan et de San Pedro de ne pas avoir concrétisé leurs engagements, même après les modifications de statuts adoptées en 2022 censées faciliter sa mise en œuvre.

« Est-ce qu’on a besoin de quatre ans pour mettre en œuvre une convention de concession ? » s’interroge amèrement le porte-parole, rappelant que les dockers et leurs familles en paient le prix fort depuis des années.
La liste des griefs énumérés lors de cette conférence de presse dépeint une situation critique où pratiquement aucune disposition du décret n’a été appliquée. Les dockers dénoncent l’absence de mise en œuvre de la convention de concession, de gestion et d’utilisation de la main-d’œuvre docker (article 20), le blocage de l’arrêté interministériel relatif au fonds de solidarité (article 40), et l’inopérationnalité de la commission de contrôle et de suivi de l’activité docker (article 43).

Au-delà des lacunes administratives, les revendications touchent à des enjeux concrets et urgents pour les travailleurs. Tous les dockers ne disposent toujours pas de l’assurance maladie garantie par l’article 39. Le recours exclusif à la main-d’œuvre docker n’est pas respecté par toutes les entreprises, tandis que la liste des dockers permanents n’a jamais été révisée annuellement comme prescrit. Les indemnités de garantie et les primes de présence, pourtant conformes aux normes internationales de l’Organisation internationale du travail (OIT), restent impayées depuis plus de vingt-six ans.

Le bilan s’alourdit davantage avec la suspension illégale de près de cent matricules de dockers, l’absence de mise en œuvre des fonds d’œuvres sociales, et le blocage depuis octobre 2022 de la commission permanente chargée du profil des carrières. Les travailleurs attendent aussi depuis 2014 les décorations promises.

Au-delà des questions statutaires et administratives, la création d’une mutuelle unique pour gérer le fonds de solidarité des dockers est devenue un sujet de discorde. Cette initiative, recommandée lors du séminaire de Grand-Bassam, visait à offrir aux dockers un outil de gestion collective et équitable de leurs ressources sociales.

Initialement, les trois syndicats représentatifs majoritaires (OLIDOCI, SYLIDOP-CI et SYNDIDOC-SAN PEDRO), épaulés par leurs faîtières, avaient engagé des discussions constructives. Ils représentent une majorité écrasante, détenant 42 des 62 postes de délégués du personnel pourvus dans les ports.

Cependant, un second syndicat minoritaire a unilatéralement fait agréer sa propre mutuelle aux côtés de deux autres faîtières, apprenant cette décision par les réseaux sociaux.

Pour la majorité syndicale, cette manœuvre traduit une appropriation indue de l’outil. Diabaté Kouamé, intervenant lors de la conférence, dénonce une vision privée d’un mécanisme qui devrait bénéficier à tous les dockers sans distinction. Il rappelle que les négociations antérieures avaient abouti à des accords de partage du pouvoir au conseil d’administration (majorité syndicale à la présidence et minorité à l’administration), une formule refusée par la partie adverse. Pour les syndicats majoritaires, il est inacceptable qu’une minorité gère les fonds de solidarité collectifs.

Guigrehi Aklegbou Pierre a insisté sur le choix des syndicats pour un « syndicalisme responsable, participatif et intelligent » privilégiant le dialogue. Le 6 février 2026, les syndicats ont adressé une demande formelle de règlement aux dirigeants du SEMPA (Syndicat des Entreprises de Manutention des Ports d’Abidjan), articulée autour de onze questions clés.

Cependant, derrière cet appel au dialogue, les syndicats font preuve d’une fermeté sans équivoque : ils ont saisi les autorités de sécurité, l’autorité portuaire opérationnelle, les unions patronales et toutes les entreprises de manutention pour faciliter cette négociation. Comme l’a martelé le porte-parole, « cette mutuelle partisane et minoritaire ne va pas passer ici tant que nous, on est là ».

Les syndicats soulignent l’urgence de la situation face à une tension croissante dans les ports et une mobilisation massive des dockers. Cinq années d’inaction gouvernementale ont accumulé des frustrations immenses parmi une main-d’œuvre qui a toujours compté sur les standards internationaux et la bonne foi des autorités.

L’USDS appelle solennellement le gouvernement, les employeurs et le SEMPA à ouvrir des discussions constructives pour donner un signal fort, apaiser les tensions et répondre aux attentes légitimes des travailleurs portuaires. Le moment des promesses est révolu ; celui des actes a sonné.

Moussa Camara
Nasopresse.com