Maroc / Marche verte de Sijilmassa à Abidjan, une histoire du Sahara marocain

On raconte souvent le Sahara marocain à par r de 1975. Parfois à par r de 1884.
C’est ouvrir le livre à ses derniers chapitres.

À Abidjan, je mesure combien ce e histoire est peu racontée, y compris sa page
ivoirienne. Ces lignes sont pour mes frères et soeurs ivoiriens.
Il y a environ trois mille ans, en Arabie, l’homme domes que le dromadaire. Il lui
faudra plus d’un millénaire pour devenir commun au Sahara, vers l’an 400
Chargé de 140 kilos, il abat une cinquantaine de kilomètres par jour, là où aucune
autre bête de somme ne endrait.

SEM Othman El Ferdaous, Ambassadeur de Sa Majesté le Roi du Maroc auprès de la République de Côte d’Ivoire.

Fernand Braudel décrivait ce désert comme une autre Méditerranée. La rive sud
s’appelle justement le Sahel, le mot arabe qui signifie « rivage ».
Une mer de sable, avec ses ports d’a ache : Sijilmassa et Massa au nord, Gao,
Tombouctou, Aoudaghost, Koumbi Saleh et Kano au sud.
Pendant plus de mille ans, le dromadaire fera la nave e entre les deux rives.
Le Moussem de Tan-Tan, né en 1963 et inscrit par l’UNESCO au patrimoine
immatériel de l’humanité, lui rend hommage chaque année. Plus de trente tribus
nomades du Sud s’y retrouvent, avec des déléga ons venues de tout le royaume
et de plusieurs pays.

Du Sahara partent aussi les dynas es.
Selon le chroniqueur marocain Ibn Abi Zar Al Fassi, c’est vers 1052 que les
Almoravides s’élancent du désert.

En quelques décennies, ils unifient un État marocain qui s’étend de l’Andalousie
jusqu’« au pays le plus éloigné, Noul du pays de Souss al Aqsa », entre l’Oued
Noun et la Saguia El Hamra.
Et plus loin encore, « jusqu’à l’extrémité du pays de la Qiblah », notamment Oued
Eddahab.

Huit ans plus tard, l’émir almoravide Abou Bakr Ben Omar Lamtouni fait creuser un
chapelet de puits, des oasis du Jbel Bani, au pied de l’An-Atlas, jusqu’au
Zemmour.

La « Trig Lamtouni », la voie de Lamtouni, devient l’artère du commerce entre les
cités marocaines et l’Afrique subsaharienne.
Six siècles durant, les mahallas (cour royale i nérante) des sultans l’emprunteront,
des Saadiens, comme Mohammed Cheikh, aux Alaouites Moulay Rachid et Moulay
Ismaïl.

En 1266, Sijilmassa encore. Ses caravaniers cherchent la baraka d’un chérif
(descendant du prophète) pour bénir leurs routes et protéger leurs convois.
De retour du pèlerinage, ils s’arrêtent au port de Yanbu, dans le Hejaz, et
convainquent le chérif Hassan Ben Al Qassim, dit « Al Dakhil », de les suivre au
Tafilalet, à plus de quatre mille kilomètres à l’ouest.
Près de quatre siècles plus tard, ses descendants fondent la dynas e alaouite,
consubstan elle au Sahara marocain.

Moulay Ismaïl monte sur le trône en 1672, à 26 ans. Sa mère est saharienne.
Il épouse Lalla Khnata Bent Bakkar, fille d’un cheikh des Beni Hassan, la
confédéra on tribale saharienne qui a donné son nom au hassaniya, parlé
aujourd’hui encore du Maroc à la Mauritanie.

Dès 1786, le traité conclu entre l’Empire chérifien et les jeunes États-Unis
d’Amérique confie au Sultan la protec on des marins naufragés sur la côte de
l’Oued Noun « ou sur quelque autre côte voisine ». La Grande-Bretagne en 1856,
puis l’Espagne en 1861, entérinent des clauses semblables.
Et quand les tribus se disputent un pâturage, c’est encore vers le Sultan qu’elles se
tournent.

Saisi, autour de 1866, d’un li ge sur les parcours de la Saguia El Hamra, le Sultan
Mohammed IV ra fie le code coutumier des Rgueibat, que lui soumet leur cadi, Al
Bachir Ben Abd Al Hay Al Berbouchi. Il réunit et préside lui-même le collège de
juges, puis appose le sceau sultanien sur le verdict.
Le 14 mai 1876, la Léga on de France au Maroc consigne ces mots du Sultan
Moulay Hassan Ier :
« Je fais le serment de ne pas payer une piastre d’indemnité. L’Espagne peut brûler
mes ports, occuper la capitale, ravager le pays : dussé-je me réfugier dans l’Atlas,
je ne traiterai pas. Mes ancêtres sont venus du Sahara. J’y retournerai. »
En 1882, Moulay Hassan Ier descend en personne dans le Souss et l’Oued Noun. Il
y nomme gouverneurs et caïds, et leur confie la garde de la côte atlan que du
Sud : aucun navire étranger ne doit y mouiller, sous peine de châment.

Le 15 novembre 1884 s’ouvre la Conférence de Berlin. Quatorze puissances y
fixent les règles du partage de l’Afrique, dont l’essen el ira à la France, la Grande
Bretagne, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, le Portugal et l’Italie.
S’impose alors la théorie dite de l’hinterland : qui ent un li oral peut s’avancer
vers l’intérieur des terres, jusqu’à buter sur la zone d’influence d’une autre
puissance signataire.

Le con nent se découpe à la règle. Une fron ère mentale s’installe entre une
« Afrique du Nord » et une « Afrique subsaharienne ».
Le Sahara, qui reliait, devient ce qui sépare.
La même règle tracera, neuf ans plus tard, les contours d’une colonie nouvelle : la
Côte d’Ivoire, créée par décret le 10 mars 1893.
On comprend la portée du geste, cent trente-six ans plus tard, le 18 février 2020,
de la Côte d’Ivoire qui ouvre un consulat général à Laâyoune. Le Maroc y lit un
geste diploma que qui répare le lien que la conférence de Berlin a cru briser pour
toujours.

Retour en 1884. L’Espagne n’a end pas la fin de la conférence.
En novembre, l’expédi on d’Emilio Bonelli, par e des Canaries, prend pied dans la
baie de Dakhla. Le 26 décembre, Madrid proclame son « protectorat » sur la côte,
du cap Boujdour au cap Blanc, sous le nom de Rio de Oro, et le no fie aux
puissances européennes.

Moulay Hassan Ier repart vers le Sud en 1886, face aux empiètements étrangers
sur sa côte. Une grande déléga on de cheikhs, d’oulémas et de notables sahariens
vient lui renouveler la beïa.

Le 18 mai, il adresse aux représentants des puissances européennes à Tanger une
protesta on contre l’occupa on du sud du Royaume. Quelques semaines plus
tard, il rappelle à Madrid que le Rio de Oro est habité par les Ouled Delim et les
Aroussiyine, « nos fidèles serviteurs ».

L’année suivante, ces mêmes Ouled Delim a aquent Villa Cisneros, l’actuelle
Dakhla. Dans la foulée, Moulay Hassan Ier fait de Cheikh Ma El Aïnine son khalifa,
son représentant personnel au Sahara.
Près d’un siècle de colonisa on plus tard, vient 1975.
Le 16 octobre, à La Haye, la Cour interna onale de Jus ce rend son avis sur le
Sahara dit espagnol.

Pour y siéger comme juge ad hoc, le Maroc choisit un Ivoirien, Alphonse Boni,
président de la Cour suprême de Côte d’Ivoire.
À l’unanimité, la Cour écarte la thèse d’une « terre sans maître ». Elle constate, au
moment de la colonisa on espagnole, l’existence de liens juridiques d’allégeance
entre le Sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur le territoire.

Feu Sa Majesté le Roi Hassan II re ent le mot qui compte : beïa, dont
« allégeance » est une mauvaise traduc on. Dans la tradi on marocaine, la beïa
est le lien poli co-spirituel même qui unit le Souverain à son peuple.
Le juge sénégalais Isaac Forster, premier juge d’Afrique subsaharienne élu à la
Cour interna onale de Jus ce en 1964, y voit même la marque d’un pouvoir
d’État.

Exiger de l’Afrique de 1884 qu’elle décalque les ins tu ons européennes
reviendrait, écrit-il, à déclarer « le con nent africain tout en er (ou presque) »
territoire sans maître, terra nullius.

Le jour même de la publica on de l’avis de la Cour, Sa Majesté le Roi Hassan II
appelle les Marocains à la Marche verte.
Le 6 novembre 1975, 350 000 civils franchissent la ligne coloniale. Avec pour
seules armes, un drapeau marocain et un Coran.
Douze jours durant, 10 trains par jour et plus de 7 800 camions les ont acheminés
vers Tarfaya.

Le 14 novembre, l’accord de Madrid est signé. L’Espagne s’engage à qui er le
territoire avant le 28 février 1976 et à en reme re l’administra on. Le 10
décembre, l’Assemblée générale des Na ons unies en prend acte par la résolu on
3458B.

Le territoire colonisé par l’Espagne en 1884 est décolonisé.
Le pays de Félix Houphouët-Boigny, dont le nom est a aché à la loi de 1946
abolissant le travail forcé, sait ce que décoloniser veut dire.
Il est là au retour du Royaume à l’Union africaine en 2017, au Conseil de sécurité
en 2018 et 2019, à Laâyoune en 2020.

Ses étudiants, par milliers, prennent le chemin des universités marocaines. La
route de Sijilmassa à Tombouctou, prolongée jusqu’à Abidjan.
La suite, chacun la connaît. Sa Majesté le Roi Mohammed VI parachève l’œuvre de
ses glorieux ancêtres.
Cent cinquante ans plus tard, il tient la promesse de son arrière-arrière-grand-père

Moulay Hassan Ier : « Mes ancêtres sont venus du Sahara. J’y retournerai. »

Par Othman El Ferdaous, Ambassadeur de Sa Majesté le Roi du Maroc auprès de la République de Côte d’Ivoire.