Fiers de leurs enfants qui ont fait preuve de résilience pour obtenir le baccalauréat, les parents d’élèves de Vridi Canal, bien que démunis, refusent de voir leurs enfants abandonner leurs études faute de moyens financiers. C’est la raison pour laquelle ils placent leur espoir dans les dons de potentiels bienfaiteurs afin de sauver l’année académique de ces élèves résilients.
La devanture du groupe scolaire de Vridi Canal transformé en marché. Photo: Bertin Yao Blé
Dans ce reportage, nous montrerons les conditions dans lesquelles ces élèves ont préparé et passé le baccalauréat, ainsi que le désarroi qui anime leurs parents à l’approche de la rentrée scolaire et universitaire.
Sous un soleil clément, la vie semble avoir repris ses droits au groupe scolaire de Vridi Canal dans la commune de Port-Bouet. Pourtant, derrière l’animation qui règne dans cet établissement transformé depuis deux mois en site d’accueil pour les déguerpis de Vridi Canal, se cachent des drames humains, des familles éclatées et des rêves suspendus.
À l’entrée de l’école, la cour a laissé place à un véritable marché improvisé. Sur des tables de fortune et des cartons usés sont exposés des légumes, des fruits, des produits vivriers et divers articles de première nécessité. Les voix des commerçants résonnent dans l’air, se mêlant aux discussions des habitants et aux allées et venues des clients.
A quelques mètres de là, devant les salles de classe, des femmes veillent sur leurs maigres effets personnels soigneusement entassés. Des sacs de voyage, des bassines et des ustensiles de cuisine témoignent de vies brusquement bouleversées.
Veuve Rita Ange. Photo: B.Y.B
Dans un coin de la cour, un petit maquis a vu le jour à l’ombre d’un bâtiment. Plus loin, une vendeuse de ragoût d’ignames sert ses clients tandis qu’une septuagénaire surveille quelques cabris installés dans un espace aménagé à cet effet. Ici, chacun tente de reconstruire un semblant de quotidien malgré l’incertitude.
Mais au-delà des difficultés matérielles, une autre réalité attire l’attention : celle de jeunes élèves qui, malgré le traumatisme du déguerpissement, ont réussi à décrocher leur baccalauréat.
“ J’avais oublié le Bac »
Lorsque les bulldozers ont commencé à raser les habitations de Vridi Canal, Dargané Marie Elisabeth était encore plongée dans ses révisions.
« J’étais à l’école quand ma mère m’a appelée pour m’informer que les machines étaient en train de détruire notre quartier », raconte-t-elle.
À son arrivée, la scène est chaotique. Des habitants courent dans tous les sens pour sauver quelques biens avant l’effondrement des maisons.
« J’ai vu ma mère essayer de récupérer ses machines à coudre. Tout le monde était affolé. Je cherchais ma petite sœur. Quand je l’ai retrouvée avec ma carte scolaire, ma collante et quelques effets qu’elle avait pu sauver, j’ai ressenti un immense soulagement », se souvient-elle.
« Après la destruction de notre maison, j’avais complètement oublié le Bac. Je ne pensais plus qu’à une chose : comment allions-nous vivre ? Où allions-nous dormir ? »
Recueillie chez sa marraine à Grand-Bassam, la jeune fille retrouve peu à peu la sérénité nécessaire pour reprendre ses révisions. Pourtant, elle se présente aux épreuves sans réelle conviction.
« Je suis allée à l’examen simplement pour faire acte de présence », confie-t-elle.
Quelques semaines plus tard, contre toute attente, son nom figure sur la liste des admis.
Balgoné et sa fille Affissata. Photo: B.Y.B
Étudier avec un téléphone, pour seul compagnon
Le parcours de Dalgoné Affissata est tout aussi révélateur de la résilience de ces jeunes candidats.
Après le déguerpissement, cette élève de terminale abandonne les séances de travail collectives organisées dans son établissement. La perte d’une partie de ses fournitures scolaires complique davantage sa préparation.
« Je n’avais plus tous mes cahiers ni tous mes livres. Je faisais des recherches sur mon téléphone pour essayer de suivre le rythme », explique-t-elle.
Malgré les conditions précaires, elle refuse de céder au découragement.
« Je prie beaucoup. Les enseignements reçus pendant l’année m’ont aussi beaucoup aidée », affirme cette jeune musulmane.
Sa détermination sera récompensée par l’obtention de son baccalauréat.
Des familles dispersées
Derrière la réussite de ces nouveaux bacheliers se cache cependant une réalité douloureuse : l’éclatement des familles.
Comme de nombreux parents installés au groupe scolaire de Vridi Canal, la veuve Songné Rita Ange ne vit plus avec ses enfants. Sa fille Dargané Marie Elisabeth, admise au Bac A, a dû être accueillie par des proches.
Dalgoné Affissata vit avec des proches parents, pendant que son père Yacouba Balgoné réside dans le groupe scolaire de Vridi Canal. Idem pour Assomption Kouamé, dont sa fille Assomption Kouamé Abigaëlle qui a été admise à l’examen vit à Gonzagueville auprès des membres de sa famille maternelle.
Faute de moyens pour louer un logement, ces parents ont été contraints de confier leurs enfants à des proches pour les héberger pour le moment.
…. et Assomption Kouamé soucieux à l’approche de la rentrée scolaire et universitaire. Photo: B.Y.B
L’angoisse de la rentrée
Au fur et à mesure que la rentrée scolaire et universitaire approche, l’euphorie de la proclamation des résultats des examens est en train d’être remplacée par l’inquiétude des parents.
Rencontrée au groupe scolaire de Vridi Canal, veuve Songné Rita Ange n’a pas pu cacher son désarroi face à cette situation. Elle, dont les yeux étaient embués de larmes durant notre conversation.
Selon elle, avant le déguerpissement, ses revenus de couturière et les loyers des maisons héritées de son défunt mari lui permettaient d’assurer les besoins de sa famille. Aujourd’hui, tout a disparu.
« Je n’ai plus rien. Je ne sais même pas comment je vais scolariser ma fille », lâche-t-elle entre deux sanglots.
À quelques mètres d’elle, Assomption Kouamé partage les mêmes inquiétudes.
Souffrant d’une hernie qui limite sa capacité à travailler, il a perdu l’unique cour familiale qui lui procurait environ 150 000 francs CFA de revenus mensuels.
« Je ne sais plus quoi faire », avoue-t-il.
Malgré tout, les parents refusent de céder au désespoir. Leur plus grande préoccupation demeure l’avenir de leurs enfants. À l’approche de la rentrée académique, ils espèrent bénéficier de l’appui des pouvoirs publics, des ONG, des organisations caritatives et des personnes de bonne volonté afin que les efforts consentis par leurs enfants ne soient pas réduits à néant. Car derrière chaque diplôme obtenu cette année à Vridi Canal se cache une victoire silencieuse remportée sur la précarité, le traumatisme et l’incertitude du lendemain.
Bertin Yao Blé
Nasopresse.com