La décision est désormais encadrée dans le temps. Adoptée en Conseil des ministres en mai 2023, la réforme du système foncier urbain marque un tournant assumé de l’État ivoirien. Elle organise la disparition progressive de l’attestation villageoise de possession de terre au profit de l’Attestation de Droit d’Usage Coutumier (ADU). La mise en œuvre opérationnelle du nouveau dispositif a débuté le 1er juillet 2024, avant son entrée en vigueur complète le 1er janvier 2025, date à laquelle l’ADU est devenue le document requis pour engager la procédure d’obtention de l’Arrêté de Concession Définitive (ACD).
Derrière cette réforme technique se cache un choix politique clair : l’État entend reprendre le contrôle d’un secteur devenu l’un des principaux foyers de tensions sociales.
Pendant des années, l’attestation villageoise a servi de passerelle entre la légitimité coutumière et la reconnaissance administrative. Mais elle a aussi ouvert la voie à des dérives : ventes multiples d’une même parcelle, conflits interminables devant les tribunaux, expropriations déguisées, insécurité juridique chronique. Le foncier urbain, notamment dans le Grand Abidjan, est devenu un terrain miné où l’investissement rime trop souvent avec contentieux.
En instaurant l’ADU sous la tutelle du Ministère de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme, l’État affirme sa volonté d’uniformiser, de centraliser et de sécuriser. L’objectif est limpide : assainir le secteur, réduire les fraudes et restaurer la confiance. Un document standardisé, intégré dans un système de gestion formel, devrait limiter les attributions fantaisistes et les chevauchements de droits. Mais toute réforme est aussi un déplacement de pouvoir.
Les chefs traditionnels, jadis pivots du système, voient leur rôle redéfini. Ils ne disparaissent pas du processus, mais leur pouvoir décisionnel s’efface au profit de l’administration. Avec la fin programmée de l’attestation villageoise, c’est une part d’autonomie et d’influence locale qui s’amenuise. Certains y verront une modernisation nécessaire ; d’autres, une marginalisation silencieuse.
L’État, lui, y gagne en maîtrise territoriale et en crédibilité institutionnelle. Un foncier clarifié favorise la planification urbaine, renforce la fiscalité et rassure les investisseurs. Dans un pays où la pression démographique et l’expansion urbaine s’accélèrent, la sécurisation des terres devient un impératif stratégique.
Reste cependant une question centrale : la réforme sera-t-elle inclusive ?
Car centraliser ne signifie pas toujours simplifier. Les lourdeurs administratives, les délais excessifs ou la tentation de nouvelles formes de corruption pourraient fragiliser la promesse de transparence. De plus, si les communautés locales se sentent dépossédées, le risque de tensions n’est pas à exclure. En Côte d’Ivoire, la terre n’est pas qu’un actif économique ; elle est mémoire, identité et pouvoir.
L’ADU peut devenir un outil de pacification durable. Mais à une condition : que l’État associe pleinement les autorités coutumières au processus, garantisse la clarté des procédures et protège les plus vulnérables.
Le foncier a longtemps été une poudrière silencieuse. La réforme engagée depuis mai 2023 est peut-être l’occasion de désamorcer cette bombe à retardement. Encore faut-il que la modernisation ne soit pas perçue comme une confiscation, mais comme un pacte renouvelé entre l’État et les terroirs. En matière de terre, la loi seule ne suffit pas. C’est la confiance qui fait autorité.
Sacré Abel
Nasopresse.com