L’objectif du Festival International du Kroubi (ou Kouroubi) a été largement mis en lumière lors de sa 10ᵉ édition : « Réafricaniser les Africains », a révélé le Professeur Akiri Sylla, enseignant et maître de conférences à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody.
Selon lui, l’Africain doit retourner à ses sources, à ses traditions et à ses coutumes. Le sachant défend l’idée que de nombreux fondements scientifiques, philosophiques et culturels mondiaux, y compris les origines de certaines civilisations antiques comme la Grèce ou Rome, trouvent leurs racines dans l’histoire et les migrations du continent africain.
Il exhorte régulièrement la jeunesse ainsi que les chercheurs à acquérir une « connaissance directe » de leur patrimoine en allant eux-mêmes vérifier les sources historiques et textuelles, plutôt que de se limiter aux narrations extérieures.
Spécialisé en littérature, le Professeur Akiri Sylla a marqué un tournant majeur en s’invitant dans l’antre de la Fondation Amadou Hampâté Bâ, située à Cocody-Danga, à Abidjan. À ses côtés se trouvait un important groupe de sachants et d’acteurs culturels.
Cet événement a créé une passerelle mémorable entre la célèbre danse suspendue du grand Nord-Est ivoirien, notamment des régions du Gontougo et du Bounkani, et le temple de la préservation de la mémoire écrite et orale africaine.
Le contexte et l’initiative
Le festival, qui célèbre sa 10ᵉ édition, a choisi d’élargir son horizon au-delà de ses terres d’origine, Bondoukou et Bouna, pour s’enraciner temporairement à Abidjan, en mémoire de l’illustre homme de lettres Amadou Hampâté Bâ, sous la direction bienveillante de la Directrice exécutive de la fondation portant son nom, Mme Roukiatou Hampâté Bâ.
L’alliance symbolique entre le Kroubi et la figure du « Sage de Bandiagara » vise à honorer la transmission, valoriser le patrimoine immatériel africain et sensibiliser la jeunesse urbaine à la richesse de ses traditions.
Le déroulement des festivités à la Fondation
L’événement à la Fondation Amadou Hampâté Bâ a été conçu comme une immersion intellectuelle, spirituelle et artistique.
La conférence inaugurale a ouvert les festivités intellectuelles. Universitaires, gardiens de la tradition et acteurs culturels se sont réunis pour débattre de la sauvegarde du patrimoine africain face à la modernité, faisant écho à la célèbre phrase d’Amadou Hampâté Bâ selon laquelle « en Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».
Les délégations ainsi que le public du festival ont également pu découvrir les manuscrits précieux, les thèses et l’univers littéraire d’Amadou Hampâté Bâ, récemment numérisés avec le soutien de l’UNESCO.
Ce que représente le Kroubi
Pour comprendre l’effervescence autour de cet événement, il faut rappeler la portée symbolique du Kroubi.
Le Kroubi est une danse traditionnelle ancestrale pratiquée principalement par les communautés Malinké, Dioula, Koulango et Kamara du grand Nord-Est ivoirien.
Traditionnellement, cette danse atteint son apogée lors de la Nuit du Destin (Laylat al-Qadr), à la fin du Ramadan.
Les jeunes filles exécutent cette danse perchées sur des échafaudages de plusieurs mètres de hauteur. Selon la tradition, cette structure symbolise la pureté et le passage à l’âge adulte.
Le déploiement du Kroubi à la Fondation Amadou Hampâté Bâ a ainsi été présenté comme un véritable hymne à la diversité culturelle. L’événement a démontré que tradition et modernité peuvent évoluer ensemble pour propulser l’identité culturelle ivoirienne sur la scène internationale.
Selon un imam présent à la cérémonie, même si l’islam ne s’oppose pas à la tradition, il serait préférable que les jeunes filles pratiquant le Kroubi soient davantage vêtues.
Le regard du Professeur Yacouba Konaté
Le Professeur Yacouba Konaté, philosophe, critique d’art et théoricien de la culture africaine, s’est particulièrement intéressé à la manière dont une danse traditionnelle peut s’adapter au monde contemporain sans perdre son âme.
Ses réflexions se sont articulées autour de trois grands axes :
- La sémantique de l’élévation et de la vulnérabilité
Le Professeur Konaté a analysé l’image forte des jeunes filles dansant en hauteur sur des plateformes en bois.
Pour lui, cette « danse suspendue » est une métaphore de l’élévation spirituelle et sociale. Il a souligné le contraste entre la solidité de la structure et la fragilité gracieuse des danseuses, symbole même de la transmission culturelle : précieuse, élevée, mais nécessitant une vigilance constante face aux défis de la modernité.
- Le Kroubi comme « monument vivant » de l’identité
Évoquant la délocalisation temporaire du festival des régions du Gontougo et du Bounkani vers Abidjan, le Pr Yacouba Konaté a rappelé qu’un patrimoine ne demeure vivant que lorsqu’il circule et s’expose.
En installant ce rituel au cœur de la Fondation Amadou Hampâté Bâ, le festival a permis de faire dialoguer deux formes de conservation :
- l’écrit et l’archive, portés par la fondation ;
- le corps, le mouvement et le rythme, portés par les danseuses.
Selon lui, le Kroubi est un « chef-d’œuvre immatériel » démontrant que l’Afrique possède non seulement des musées de pierre, mais aussi des musées vivants inscrits dans les mémoires corporelles.
- Un appel à la scientificité et à la documentation
Fidèle à sa rigueur universitaire, le Professeur Konaté a exhorté les organisateurs, chercheurs et cadres des régions d’origine du Kroubi à dépasser le simple cadre festif annuel.
Il a insisté sur l’urgence de théoriser, documenter, filmer et écrire sur le Kroubi afin de préserver les significations codées des gestes, des pas et des tenues des danseuses pour les générations futures.
Messages des organisateurs et invités
Dès l’ouverture des festivités, le commissaire général a placé son message sous le signe de la reconnaissance envers les ancêtres et les gardiens de la tradition, tout en mettant en avant le sens profond du Kroubi. Ses propos de clôture ont porté sur la cohésion sociale et la modernisation responsable.
Mme Roukiatou Hampâté Bâ, Directrice exécutive de la Fondation AHB, s’est réjouie de cette initiative et a souhaité la bienvenue à l’ensemble des participants.
L’homme multidimensionnel Alain Taï, pour sa part, s’est concentré sur la convergence nécessaire entre la préservation de la tradition et la dynamique de la modernité.
Au-delà des considérations religieuses, il a été rappelé que toute famille, musulmane ou non, peut consacrer sa fille au Kroubi.
Pour l’initiateur et Commissaire général de la Semaine du Kroubi, El Hadj Ouattara Issoufou, cette initiative vise notamment à :
- sauvegarder ce patrimoine actuellement en démarche d’inscription sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO ;
- créer un espace de cohésion sociale et de dialogue entre les quatorze communautés cohabitant à Bondoukou ;
- promouvoir des innovations, à l’image du récent « Kroubi métallique », conçu pour remplacer les échafaudages en bois afin de lutter contre la déforestation et protéger l’environnement.
C’est aux environs de 18 heures que la cérémonie dédiée à la Semaine du Kroubi a pris fin.
Ferdinand Keyn
Nasopresse.com